Émile Reynaud : le pionnier oublié du dessin animé

Émile Reynaud : le pionnier oublié du dessin animé


L’ascension d’un génie : de l’atelier au spectacle total

En décembre 1935, alors que le cinéma sonore triomphe dans une débauche industrielle, l’écrivain et cinéaste Jacques Brunius publie dans la revue d’avant-garde La Bête Noire un texte au vitriol : « Les obscurs et les Lumières ». Son ambition ? Arracher Émile Reynaud à l'oubli et dénoncer une histoire officielle qui ne jure que par la photographie.

En-tête de la revue d'avant-garde La Bête Noire

L'esprit de l'article : Une contre-histoire du cinéma

Pour Brunius, le cinéma n'est pas né d'une simple prouesse technique de captation du réel (comme celle des frères Lumière), mais d'un désir de créer du merveilleux. Il y dénonce la « bêtise » d’un cinéma devenu purement industriel en 1935 et appelle à redécouvrir la poésie artisanale de Reynaud.

« Tout était déjà là, dans le silence de la boîte optique, avant que l’industrie ne s'en empare. » Jacques Brunius, La Bête Noire, déc. 1935

Brunius souligne que là où les Lumière filmaient des trains entrant en gare, Reynaud, lui, peignait ses propres rêves sur des bandes de gélatine.

L'Éclosion : Le mouvement parfait (1876 – 1879)

À la fin du XIXe siècle, l'animation est prisonnière des fentes du Zootrope, offrant une image sombre et hachée. Émile Reynaud, professeur de sciences et visionnaire, cherche la lumière.

1876 : Dans son atelier au Puy-en-Velay, il invente le Praxinoscope. Il remplace les fentes par une cage de miroirs au centre d'un tambour.

1877 (Décembre) : Dépôt du brevet. Brunius admire cette étape car elle est le fruit d’un artisanat pur : « Une invention qui ne devait rien au hasard, mais tout à la géométrie du rêve. »

1879 : Il crée le Praxinoscope-Théâtre, où le personnage animé s'intègre dans un décor fixe. C'est l'invention du "calque" bien avant Photoshop.

L'Invention du Cinéma "Total" (1880 – 1888)

Reynaud ne veut plus se contenter de boucles de 12 images. Il veut raconter des histoires.

1880 : Sortie de la Toupie Fantoche. Reynaud commence à peindre des séquences de plus en plus complexes.

1888 (Octobre) : Dépôt du brevet du Théâtre Optique. C'est une machine monumentale et révolutionnaire. Reynaud y introduit une innovation sans laquelle le cinéma moderne n'existerait pas : la perforation. En perçant les cadres en carton qui relient ses plaques de gélatine, il permet un défilement précis et fluide de bandes pouvant atteindre plusieurs centaines d'images.

Affiche originale des Pantomimes Lumineuses d'Émile Reynaud au Musée Grévin (1892).

 

1892 – 1900 : Le Triomphe des "Pantomimes Lumineuses"

C’est ici que Brunius place le cœur de sa réhabilitation. Le 28 octobre 1892, au Musée Grévin, Reynaud lance ses projections publiques. C’est un spectacle vivant : Reynaud actionne les bobines à la main, adapte le rythme aux rires de la salle, revient en arrière.

« Le spectacle de Reynaud avait cette souplesse que la manivelle automatique des Lumière allait tuer. » — Jacques Brunius

Ses chefs-d'œuvre, comme Pauvre Pierrot (500 images peintes à la main), sont les premiers véritables dessins animés de l'histoire.

La confrontation avec le "Réel" (1895 – 1910)

1895 : Les Frères Lumière présentent le Cinématographe. C'est la photo qui bouge. Le public délaisse le dessin poétique pour le réalisme de la "Sortie d'usine".

1900 : Fin du contrat au Musée Grévin. Reynaud tente de s'adapter en créant le "Stéréo-cinéma", mais il refuse de passer à l'industrialisation massive

Le stéréo-cinéma (1902), d'Émile Reynaud.

 

Le Drame de 1910 : Le Sacrifice du Pont d'Asnières

L'année 1895 marque le début de la fin. Le Cinématographe des frères Lumière impose la « photo qui bouge ». Face au réalisme industriel de la Sortie d'usine, le public délaisse la poésie peinte de Reynaud.

Ruiné, dépressif et persuadé que son œuvre est devenue obsolète, Émile Reynaud commet l'irréparable en 1910. Il transporte ses machines et ses bandes uniques au Pont d'Asnières et jette l'œuvre de sa vie dans la Seine. Seules deux bandes, miraculeusement rescapées, témoignent aujourd'hui de son génie.

La Vision de 1935 : Le testament de Brunius

Vingt-cinq ans après ce geste tragique, Jacques Brunius utilise les colonnes de La Bête Noire pour crier au monde que l'on a fait fausse route.

Pour Brunius, le lecteur de 1935 doit comprendre que le cinéma "parlant" de son époque est devenu une simple captation théâtrale ennuyeuse.

Il cite Reynaud comme l'exemple de l'artiste total : « On a préféré la copie du monde à l’invention d’un monde. » (Jacques Brunius, La Bête Noire, déc. 1935)

Pourquoi lire Brunius aujourd'hui ?

En 1935, Jacques Brunius nous rappelait que l'art ne doit pas être l'esclave de la technique :

« On a confondu le progrès de l’outil avec le progrès de l’esprit. »  Jacques Brunius, La Bête Noire, déc. 1935

Célébrer Reynaud à travers les yeux de Brunius, c'est redonner ses lettres de noblesse à l'imagination. C'est se souvenir que le cinéma est né d'un pinceau avant de naître d'une lentille.

 

Source des citations et faits : Jacques Brunius, La Bête Noire, n°8, déc. 1935.


Pour aller plus loin

Le Praxinoscope d'Émile Reynaud : Secrets du mouvement et de la lumière

 

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